(article paru dans la revue Art21, n°12, mai 2007, à l'occasion de l'exposition du projet Transitioners à Mains d'Oeuvres)

 

Chirurgie de l'illusion

Le projet Transitioners du duo d’artistes Société Réaliste, présenté à Mains d’Oeuvres dans le cadre du festival Mal au pixel, pourrait d'emblée passer pour le travail d'un bureau de tendances. C'est en tout cas ce que son apparence et sa structure laisserait penser. Impressions numériques de gammes de couleurs, diagrammes, catalogage de formes, mots-clés, boucles vidéos: la première impression est celle d'un showroom typiquement hygiénique dont seul le thème - les transitions politiques - pourrait paraître inattendu. Et encore.

Les émeutes urbaines de Paris de novembre 2005 et de Budapest à l'automne 2006 ont vivifiées, si cela était nécessaire, l'acuité du leitmotiv de cette installation, puisque dans Transitioners, il est question de révolution, ou mieux, de la révolution comme forme. Le texte introduisant l'exposition nous apprend que son point de départ fut la vague des révolutions dites "colorées", consécutives à l'effondrement de l'Union Soviétique, et que pour sa première collection de tendances, Transitioners se propose de prendre la Révolution Française comme source d'inspiration. Ce projet ne semble pourtant pas s'attarder à juger du bien fondé de tel ou tel mouvement, encore moins à mettre en lumière une quelconque moralité historique. Son intention déclarée est plutôt la compilation d'un catalogue de tendances, proposées pour la confection des révolutions à venir, dont les nuances sont minutieusement travaillées, les détails héraldiques, les slogans et les données statistiques soigneusement ordonnés, afin de permettre au révolutionnaire potentiel de trier et d'assortir ceux qui lui sembleront les plus pertinents pour atteindre son but.

Pour composer ses recettes universelles, le bureau de tendances Transitioners prend comme matière première des couleurs et symboles politiques venus des quatre coins du monde, à pied d'égalité avec le langage visuel du "branding" commercial. C'est ainsi que sont brassés, mélangés et amalgamés sans réserve la grande variété des médiums qui font l'armature du champ politique, écrivant ses histoires, ses principes, ses systèmes idéologiques. Pour le besoin de ses objectifs artistiques, Société Réaliste se dissimule sous le masque d'une pseudo-rationalité, d'une quasi scientificité, aussi précise qu'absurde, aux règles aussi mécaniques qu'aléatoires. Un premier tour dans l'exposition nous confronte au résultat de cette recherche, structurée par le biais de seize personnages de la Révolution Française, qui font ici figures de positionements archétypiques, tout entiers décrits en nuances de couleurs, en formes symboliques, en profils psychologico-politiques, en accouplements dialectiques. On s'arrête alors un moment. Qui devinerait le signification officielle du rouge colombien (les colombiens eux-même)? La signification d’une couleur est-elle l’addition de ses propres nuances? L’Histoire est-elle la moyenne pure de ses différents récits?

Les symboles et leurs définitions sont séparés du contexte historique de leur genèse; ils sont traités comme valant pour eux-mêmes. Les résultats de cette recherche sont soigneusement déployées, comme sur une table de modélisme mondial, en suivant des méthodes empruntées à Google, à la colorimétrie de Photoshop, aux diagrammes universalistes des Encyclopédistes. Les coordonnées politiques, géographiques, psychologiques et visuelles se croisent avec une aisance presque naturelle, construisant le socle d’un plan marketing. Pas de doute, devant nous s'ordonnancent un bluff de taille mondiale, une parodie de structuralisme, une chaudronnée de grand récits bien recuits, une scrupuleuse extraction du mythe de la révolution par la synthèse des masses qui le compose. Pour la saison prochaine, quelle révolution saura exploiter ce distillat idéologique? La Révolution Mondiale?

Dépassant les seuls événements de 1789, le terrain de jeu de ces images et de ces vidéos ne s'amincit pas. Il se synthétise, produisant des slogans aussi composites qu'obscurs, "Offshore Perestroïka", "Shaping Islands Shaping Oceans", jusqu'à la formation de l'icône de la collection: un portrait de Saint Thomas More, saint patron des hommes d’état et des hommes politiques, premier bâtisseur d’Utopia. Lui font face un tricolore noir et blanc, le logotype d’une hypothétique "Entente" générale, ou encore l’image d’un parlement mondial. Il nous semble que tout est connecté à tout, que tout est à bout touchant avec le reste, que les systèmes géographiques, politiques, économiques, marketing, spirituels, éthiques, sociologiques s’enroulent en spirale, que la dynamique du tourbillon entraîne tout ce qui l'approche. La méthodologie de Société Réaliste ne semble plus arbitraire dès lors, mais plutôt la mise en marche d'une logique radicalement grotesque qui repose le système en problème. Comment imaginer le bouleversement, le renversement, une soi-disante révolution d’un tel système?

Fabriquer un cahier de tendances pour la révolution, concevoir le design d'un chaos aux mains propres et, d’une manière ludique et légère, produire des formes à la fois vides et accomplies, sans aucun contenu, voilà qui est déjà un geste ironique et "mythoclaste" en soi. En suivant les paliers de cette analyse appliquée, nulles traces d’un but ou d'une quelconque signification. Et quand bien même on maîtriserait les outils de la représentation et de l’interprétation, rien ne "demeurant" révolutionnaire, doit-on s'étonner que la révolution comme action ait finalement disparue des plans de Transitioners?

Le révolutionnaire fouillant le cahier de tendances de Transitioners est de plus en plus embarrassé: quelle révolte peut-être planifiée avec des termes comme "perestroïka" (dont la définition courante est "une révolution dirigée par le haut") ou avec des devises comme "la collaboration se camoufle dans les couleurs de la confrontation"? Et si, au bout du compte, le mythe révolutionnaire était un outil du pouvoir? Qu'est-ce qui demeurerait le plus ancré: l’irrationalité de la révolution ou la rationalité du système?

On n’a pas encore évoqué un territoire qui entre en jeu par le contexte même de la présentation de ce travail: celui de l’art. Traditionnellement, naïvement, avec espérance peut-être, on essaie de s'imaginer l’art du côté de la genèse de l'utopie, de la subversion, de la résistance, ou simplement sur l’île de l’indépendance. Mais en suivant l'expérience de l'oeuvre décrite ci-dessus et ses conséquences, les doutes qui pouvaient subsister sur le rôle de cette île d'où l'art "produit du sens" disparaissent pour de bon. Société Réaliste se comprend lui-même dans son jeu de spirales. Comme si, dans un tel Système, bien peu distinguait encore le travail politique de l'art de l’activité d’un bureau de tendances – ou comment arriver exactement à l'endroit d'où on était parti.

Hajnalka Somogyi.

Hajnalka Somogyi est curatrice et historienne de l'art, titulaire de la bourse Ernö Kállai du Ministère de la Culture et de l’Education Hongroise.