The Great Karaoke Swindle


Ne pleurons pas trop longtemps la mort du COMECON1, tombé avec les dernières statues de Félix Dzerjinski. Il est ressuscité. Et comme toujours après une résurrection, commence le règne éternel du Saint-Esprit : la société occidentale ou occidentalisée contemporaine (ce que nous appellerons par la suite l’Intégré comme abréviation de système global intégré) a récupéré la carcasse du COMECON et, après une séance de tuning sophistiqué, l’a réadaptée aux exigences du jour. Bien qu’une seule lettre ait été changée – COMICON2 - ses compétences se sont sensiblement élargies. Voyons ce qu’il en est pour son département Culture Visuelle.

Il doit gérer la mise en public et la fabrication de discours d’un nombre important de productions culturelles. Il doit ordonner les innombrables manifestations qui vont du kitch pompier au kitch design, en passant par l’épineuse gestion de l’exotisme. Ce COMICON là n’a pas de Moscou, mais on ne s’attardera pas sur la théorie des réseaux. Le COMICON distribue les tâches, la valeur, les moyens de production, de diffusion, les publics et beaucoup de théorie pour clarifier les répartitions. Le COMICON est bien ce qu’il est : un principe d’organisation économique de la production symbolique artistique. Toujours est-il qu’une des tâches les plus ardues et les plus fondamentales repose sur les épaules de son Département de Développement et Recherche (DDR), lieu d’innovation, gage d’avenir pour la communauté culturelle pour laquelle le COMICON œuvre. Le DDR s’occupe de cet art qui n’est, a priori, ni pompier, ni kitch, ni design, ni exotique. L’art des pas-contents. L’art « politique ». L’art « socialement engagé ». L’art qui produit un ailleurs ou qui se positionne par rapport à lui. Cet ailleurs, parce que le grec c’est joli, on l’a appelé l’utopie.

Pourquoi l’Intégré non seulement tolère, mais aussi produit, c’est-à-dire finance, soutient et rend visible cet art « socialement utopique » ? Il existe en France un programme d’Etat dit « 1% culturel ». Le principe consiste à reverser 1% du budget d’un chantier public pour la production d’une œuvre d’art contemporain. Le COMICON reverse un peu d’argent au DDR au nom du 1% alternatif.

En termes de volume, dans le champ des arts visuels, ce que gère essentiellement le COMICON, ce sont des produits de grande distribution (relative): nouveaux-pompiers, aquarelles, design fonctionnel/décoratif, productions spectaculaires-cyniques, productions humanistes-exotiques et leur patrimoine notionnel (l’art comme être ensemble, l’art comme pop bourgeois contre le pop crétin des gueux, l’art comme life style de la classe internationale branchée, l’art comme département de l’industrie du luxe autoréférentiel pour connoisseurs). Pas la peine de préciser à quoi sert ce Luna Park. Du plan quinquennal version politique publique française au laisser-faire concurrentiel hayekien des galeries new-yorkaises, l’industrie lourde vrombit, fait crisser les pneus et s’en va semer les tâches d’huile dans un tour du monde en 80 biennales. Encore une affaire de tuning.

Mais de la même façon que le champagne représente 1% de la production mondiale de vin, le COMICON ménage sa zone grise luxueuse, un DDR pour l’art néo-néo-néo critique, comprendre l’art qui s’engage, l’art qui se confronte au réel, l’art qui conscientise, l’art qui fabrique du dissensus. Cet art critique, il est lui aussi une économie du discours, lui aussi une stratégie de visibilité et de légitimité. C’est un lieu particulier, essentiellement le lieu du trostk-chic, où prolifère la production sociale intégrée la plus apparemment contradictoire. Cours de Diskursethik tous les soirs sur Radio-Glasnost.

Evacuons les mythes sur l’extériorité pure et/ou maudite. Pas de débat sur l’extérieur du COMICON. On ne discute pas tout seul. Papa Gilles D. & Tonton Michel F. ne vendaient pas des bracelets brésiliens sur les plages de la Côte. Ils payaient la soupe grâce à leur intégration dans une véritable infrastructure de contrôle mental, un Ministère de l’Education Nationale, mais pas celui de Transnistrie. Le DDR ne s’intéresse pas aux Bada Dadas ? Tant mieux. Pas de débat sur la capacité de l’Intégré de tout manger. On connaît la phrase : l’expérience du climat contemporain, c’est regarder un trader lisant « Qu’est-ce que la philosophie ? » de Deleuze et Guattari dans le RER. Pas de délire paranoïaque sur la théorie du complot : quand le groupe de Bilderberg engage des artistes contemporains pour donner les cours de Taï Chi, il respecte le Code du Travail. Pas d’illusions sur les bonnes valeurs des politiques culturelles. Chirac, 14 Juillet 2006 : « La France a une puissance culturelle, une puissance militaire et une puissance diplomatique considérables. »3 A quand le débarquement de la Force d’Intervention Curatoriale de Comikenta XII dans le Haut-Karabakh?

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Il n’y a qu’un seul axe logique Plug-and-Play à la stratégie de l’Intégré : la perestroïka. C’est un principe de la rénovation permanente, de la pacification par la réforme, de la prise en compte perpétuelle des conflits, une forme ingénieuse d’industrie de la solution qui produit l’offre et la demande. Aujourd’hui la base revendicatrice même du mouvement de contestation de l’Intégré, c’est la question de la dette du tiers monde. Si ce problème n’est pas encore « réglé » par les instances décisionnelles de l’Intégré, ce n’est que parce que beaucoup de dirigeants mondiaux sont encore des hommes du XIXe siècle, formés sur le modèle archaïque de la préservation immédiate des privilèges par le crypto-(néo)-conservatisme. Mais l’esprit même de l’Intégré, la perestroïka, c’est bien l’annulation de la dette, l’effacement des inégalités trop voyantes pour maintenir les inégalités fondamentales. C’est bien l’évangélisme d’un marché socialement responsable (utopiste ?), celui des perestroïkistes comme l’avisé directeur de l’OMC, Pascal Lamy, qui partage avec Gorbatchev d’être socialiste, chauve, franc-tireur partisan du développement durable et très bien informé sur le fonctionnement des accélérateurs de particules de la Catastroïka. L’URSS était un coup d’essai, maintenant on sait comment sauver l’Afrique : il faut taxer les aides humanitaires.

Le capitalisme, on le sait, même si son passe-temps favori demeure la réification/spectacularisation du réel, a un très clair besoin d’anti-matière – sachant que l’anti-matière est une marchandise comme une autre. Même si la perestroïka est la Wunderwaffe tactique de l’Intégré et que la glasnost lui fournit une grande diversité de munitions, il manque encore un percuteur spirituel. Gageons que ce sera l’Utopie.

Le discours U-Topia, c’est toujours la meilleure technique de vente pour faire monter dans le U-Boat de la servitude volontaire. Thomas More, auteur du premier prototype, n’avait pas oublié d’être non seulement prêtre et avocat mais aussi Lord Chancelier du roi et saint patron posthume des hommes d’Etat. « Dans le monde contemporain, grandit la conscience de l’éminente dignité qui revient à la personne humaine, du fait qu’elle l’emporte sur toute chose et que ses droits et devoirs sont universels et inviolables. L’histoire de saint Thomas More illustre clairement une vérité fondamentale de l’éthique politique. En effet, la défense de la liberté de l’Église contre des ingérences indues de l’État est en même temps défense, au nom de la primauté de la conscience, de la liberté de la personne par rapport au pouvoir politique. C’est là le principe fondamental de tout ordre civil, conforme à la nature de l’homme. Je suis donc certain que l’élévation de l’éminente figure de saint Thomas More au rang de Patron des Responsables de gouvernement et des hommes politiques pourvoira au bien de la société. »4
L’Utopie, c’est la destination paradisiaque de la feuille de route réformiste. Pendant la modernité, un quiproquo a voulu distinguer une forme tout à fait expéditive de la réforme sous le nom de Révolution. Ne soyons pas dupe. L’Utopie, c’est le mirage au bout du tunnel perestroïkiste. Ne soyons pas dupe. Il n’y a rien au bout du tunnel.

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Pour les artistes, l’Utopie insulaire, c’est l’indépendance absolue. L’Utopie concrète, c’est un poste de fonctionnaire au DDR, relativement autonome et pourvu de la sécurité de l’emploi. Le lapsus qui remplace autonomie par liberté est fréquent dans les rêves de self-made-men.

En 1920, Charles Ponzi ne rêvait probablement pas d’autre chose quand il mit au point sa truffa, un principe d’investissement financier qui allait faire de lui un des grands avant-gardistes de l’arnaque. La chaîne de Ponzi consiste à promettre aux investisseurs des retours colossaux à très court terme. La promesse entraîne un afflux de capitaux par le bouche-à-oreille. Le principe consiste à payer les premiers investisseurs de la chaîne avec l’argent des seconds. Au moment où la chaîne va exploser, son initiateur disparaît avec l’ensemble des capitaux restant.

La start-up de Charles Ponzi eut une utilité sociale fondamentale. En étant sanctionnée par la loi qui condamna son auteur à la prison, elle a permis de poser une frontière entre des principes d’investissement pyramidaux légaux et illégaux. Plus exactement, elle a validé la spéculation financière en lui définissant un « mauvais autre », l’arnaque financière. Même s’il est de plus en plus difficile de percevoir ce qui différencie un Ponzi d’un vrai investissement. Charles Ponzi fait intégralement partie d’un monde, d’un climat social, dans lequel il a une possibilité de faire son affaire, c’est-à-dire où la spéculation financière opaque – forcément opaque – existe de plein droit, où il n’est pas choquant d’être pris dans une pyramide puisque tout y est pyramidal, où la demande sociale pour ce que Ponzi fournit (en principe) matériellement et symboliquement est forte. C’est parce que Ponzi est « conforme » qu’il existe, qu’il fonctionne, et qu’il est instrumentalisé en deuxième main par la justice financière. Ce qui formellement différencie un Ponzi d’un investissement financier, c’est que le Ponzi n’investit dans rien, si ce n’est dans sa propre capacité à engranger de l’argent sur une base rhétorique.

Dans ses formes avancées, l’Intégré obéit à une logique contradictoire, sado-masochiste au sens propre : son plaisir est de faire souffrir celui qui le bat en lui faisant sentir son impossibilité à l’abattre. La modernité artistique a été prise dans un engrenage paradigmatique de mithridatisation. Si elle a disparu, c’est que le climat social s’est habitué à ses toxines. L’Intégré et son COMICON peuvent désormais « falsifier l’ensemble de la production aussi bien que de la perception, [devenir] maître absolu des souvenirs comme il est le maître incontrôlé des projets qui façonnent le plus lointain avenir. »5 Les projets qui façonnent le plus lointain avenir ? En voilà une belle définition de l’Utopie. Aujourd’hui, la culture de l’Intégré fonctionne comme le système immunitaire d’un junkie. Elle recherche le seuil limite, quand la plus extrême contradiction, la plus farouche radicalité est encore assimilable, intégrable, conforme. La fascination pour l’overdose est proportionnelle à son impossibilité.

Société Réaliste, Paris, juillet 2006.


1 Council for Mutual Economic assistance (COMECON) 1949 – 1991, organisation de collaboration économique des états socialistes, sorte d’équivalent pour le bloc de l’Est de la C.E.E. >>>Retour

2 Council for Mutual & Integrated Economic assistance.>>>Retour

3 Intervention télévisée du Président de la République Française, TF1, 14 juillet 2006.>>>Retour

4 Ioannes Paulus PP. II, Lettre apostolique en forme de Motu Proprio pour la proclamation de Saint Thomas More comme patron des responsables de gouvernement et des hommes politiques, 31 octobre 2000.

5 Guy Debord, Commentaires sur la Société du Spectacle, 1988.